Le fonctionnement cochléaire et la physiopathologie
des surdités
profondes sont longtemps restés une énigme jusqu’en
1930, année durant laquelle il a été démontré que
le rôle essentiel de la cochlée était de transformer
une énergie acoustique en énergie électrique. L’idée
de stimuler directement les terminaisons nerveuses auditives restantes
par un message électrique est apparue dans les années 50.
Après
une période de développement menée essentiellement
chez l’adulte sourd profond, l’application de la technologie
des implants cochléaires aux enfants ne débuta réellement
qu’au
début
des années 90. Depuis l’implant cochléaire pédiatrique
est entrée dans le domaine "thérapeutique" à part
entière.
Caractéristiques générales des implants cochléaires
Les implants cochléaires actuels diffèrent
sur de nombreux points tels que le design des électrodes (placement,
nombre et configuration), le type de stimulation et le type de traitement
du signal
utilisé pour le codage de la parole. Toutefois, les principaux éléments
sont partagés par tous les systèmes. Les implants cochléaires
les plus fréquemment utilisés sont définis comme étant
intracochléaires, car les électrodes sont placées
dans la rampe tympanique de la cochlée. De tels implants intracochléaires
multiélectrodes ont une justification physiologique pour rendre
compte à la fois des théories spatiales et spatio-temporelles
de codage de l’information auditive. Ils diffèrent les uns
des autres par les configurations de stimulations et les stratégies
de codage permises.
-
La partie externe "active" :
le microphone (1) capte les variations de pression sonore et le processeur
vocal
(2) les convertit
en ondes électriques. Les stimuli ainsi traités cheminent
jusqu’à l’émetteur ou antenne (3).
-
La partie interne "passive" : les
stimuli sont transférés
de l’émetteur au récepteur (4) par une liaison
transcutanée
permise par l’emploi de radiofréquence, puis sont
véhiculés
vers le porte électrode (5) pour être délivrés
aux électrodes (6) situées dans la cochlée.

Les étapes de l’implantation cochléaire
1- Avant l’implantation cochléaire
La sélection des enfants candidats à un
implant cochléaire est soumise à plusieurs impératifs
de la part des cliniciens. Ils doivent s’assurer que :
-
les enfants et leurs parents sont réalistes
vis à vis
des bénéfices et des risques de l’implant
-
que les modalités de communication
soient précisées
-
qu’ils ont alors une chance raisonnable
d’atteindre
les objectifs
-
qu’ils puissent bénéficier
d’une aide adéquate
de leur famille et des services (ré) éducatifs.
Dans cette optique, l’indication résulte
d’un bilan
multidisciplinaire comprenant plusieurs évaluations.
- Evaluation fonctionnelle auditive
Le bilan audiologique permet de déterminer le degré de
perte auditive et de quantifier le gain prothétique tonal et vocal.
Les critères fonctionnels d’implantation actuellement retenus
sont:
- la présence d’une surdité profonde
ou totale
-
un gain prothétique évalué après
une expérience
minimale de 3 à 6 mois: si l’enfant est au
stade préverbal,
les seuils prothétiques
doivent être supérieurs à 60 dB sur le 2000 et
4000 Hz;
si l’enfant est au stade verbal, l’intelligibilité en
liste ouverte doit être inférieure à 30%.
- Evaluation otologique
Les pathologies d’oreille moyenne (otites moyennes aigües
ou séromuqueuses) et externe doivent être recherchées
et traitées avant l’implantation.
- Evaluation radiologique
Le bilan radiologique permet de préparer
l’acte chirurgical,
d’aider au choix du côté à implanter,
d’orienter
la recherche étiologique de la surdité et de s’assurer
de l’absence de pathologie cérébrale. Il comprend
une TDM des rochers associée le plus souvent à une
IRM des rochers et cérébrale.
L’évaluation permet d’anticiper les situations nécessitant
une modification de la stratégie chirurgicale et les situations
majorant le risque chirurgical telles que par exemple, une ossification
cochléaire, une malformation d’oreille interne, une inflammation
d’oreille moyenne, …
Les contre-indications actuellement retenues sont une aplasie du
nerf cochléaire confirmée par une IRM et une aplasie cochléaire
et du modiolus.
- Évaluations orthophonique et psychologique
-
L’évaluation orthophonique permet d’apprécier
les capacités d'acquisition, d'intégration et de communication
de l'enfant. Le bilan comprend l’étude des bruits perçus,
de la parole et de la compréhension du langage (niveau lexical
et syntaxique) selon son âge et ses capacités. La qualité articulatoire
basée sur le degré d’intelligibilité de la
parole est quantifiée. Ces bilans seront répétés
après l’implantation pour l’évaluation des
résultats orthophoniques.
-
L’évaluation psychologique permet de s'assurer de l'absence
de contre indication et des motivations du grand enfant et des parents.
Le bilan psychologique comprend une évaluation du développement
affectif et cognitif de l’enfant. En ce qui concerne les parents,
une évaluation de la gestion psychique du handicap, de la qualité des échanges
parents-enfant et des attentes parentales vis-à-vis du projet
d’implantation permet d’adapter la
prise en charge pour chaque famille.
- Évaluation pédiatrique
Elle permet de rechercher les pathologies
associées à la
surdité pouvant d’une part être prises en
charge et d’autre part orienter vers une étiologie
spécifique
de la surdité. Ce bilan sera complété au
moindre doute par une consultation de génétique.
- Réunion multidisciplinaire
La réunion multidisciplinaire de tous les intervenants de cette étape
permet de discuter une indication d’implantation et de la valider
après avis des propositions de l’équipe éducative
habituelle de l’enfant. Les contre-indications sont peu nombreuses
et peuvent être d’ordre anesthésiques, radiologiques
ou fonctionnelles (par l’existence d’un gain prothétique
suffisant ou d’une privation sensorielle trop longue), de même
que sociales (par l’absence de soutien familial par exemple) et
enfin psychiatriques.
L’annonce du résultat est assurée par le médecin
coordonnateur. En cas d’implantation, toute l’information
indispensable sur les modalités d’hospitalisation
et chirurgicale de même que sur la problématique
des infections des voies aériennes supérieures
(vaccination antipneumococcique) sera donnée.
2- L’étape chirurgicale
- L’acte chirurgical permet la mise
en place sous anesthésie
générale de la partie interne de l’implant.
Le but de l’intervention est de placer le récepteur
dans la région
rétro mastoïdienne et les électrodes de
stimulation dans l’oreille interne; celles-ci une fois
réglées,
pourront reproduire la tonotopie fréquentielle naturelle
de l’oreille.
- L’intervention dure en moyenne 90 minutes, nécessite 2 à 4
jours d’hospitalisation. Pour réaliser cette intervention,
un rasage limité de la région rétro auriculaire
(comme pour toute chirurgie otologique) est requise. L’incision
cutanée est courte, dissimulée dans le sillon rétro
auriculaire.
- Pendant l’intervention, des tests électrophysiologiques
sont effectués afin de s’assurer du bon fonctionnement
de l’implant cochléaire. Ces tests peuvent, dans
certains cas aider aux réglages initiaux chez le très
jeune enfant ou chez l’enfant difficile à conditionner.
Ils sont également
réalisables en période post-opératoire
chez l’enfant éveillé.
- Un cliché radiographique vérifiant la position de l’implant
est réalisé avant le retour à domicile de l’enfant.
- La phase post-opératoire est indolore et dure environ 1 mois.
Durant cette période, une antibiothérapie de quelques jours
est prescrite, un suivi de la cicatrisation est assuré et l’éviction
scolaire est recommandée jusqu’au premier réglage
de l’implant qui survient vers la fin du premier mois.
3- Après l’implantation cochléaire
- Le suivi au sein du Centre d’Implantation Cochléaire (CIC)
est réalisé par une équipe multidisciplinaire comprenant
phoniatre, orthophoniste, audiologiste et psychologue qui ont déjà évalué l’enfant
lors de la première étape.
- Le rythme des séances de réglage
de l’implant,
certes variable d’un enfant à l’autre, est
schématiquement
le suivant :
- cinq séances durant le premier mois, puis tous les deux mois
jusqu’à la
fin de la première année,
- tous les trois mois durant la deuxième
année,
- tous les quatre mois durant la troisième
année,
- tous les six mois par la suite
- Le rythme des évaluations et des bilans commence à la
fin de la première année d’utilisation de l’implant.
Ces évaluations régulières visent à établir
:
-
les modalités en terme de perception auditive, de compréhension,
d’expression orale, de communication, de scolarisation et d’autonomie,
-
les difficultés intrinsèques (handicap associé)
et extrinsèques (environnement, famille)
-
à comparer les performances de l’enfant par rapport à des
modèles de progression connus et ainsi de pouvoir, le cas échéant,
modifier les réglages, adapter les modes d’éducation
et déterminer des facteurs prédictifs.
- Le suivi au CIC est un des maillons de la prise en charge
globale de l’enfant qui s’associe à un partenariat et à un
travail en réseau avec les autres intervenants en prise directe
avec l’enfant tels que:
- les familles d’enfants sourds
- les services d’éducation spéciale
(SAFEP, SSEFIS, CAMPS)
- les professionnels libéraux de la surdité (audioprothésistes,
orthophonistes)
- le milieu scolaire (intégration, classes annexées, centre
spécialisé)
- les associations d’implantés cochléaires.
Cette collaboration vise à établir
un projet éducatif
d’accompagnement cohérent, adapté et individuel.

Résultats de l’implantation cochléaire
Perception de la parole
A l’instar de l'enfant normoentendant et malgré un décalage
temporel, les capacités de perception et de compréhension
de la parole se développent avec les années d'utilisation
de l'implant.
Le profil des acquisitions perceptives de l'enfant implanté est
schématiquement le suivant :
-
après quelques mois d’implantation : reconnaissance des
caractéristiques de la parole.
-
après 1 à 2 ans de port de l’implant : la reconnaissance
des mots et des phrases simples en liste fermée,
c’est-à-dire
avec contexte pour l’enfant, est en cours d’acquisition.
-
entre 2 et 6 ans : les capacités d'identification de mots et
de phrases en liste ouverte, c’est-à-dire sans contexte
pour l’enfant, se développent progressivement.
-
après 6 ans d'expérience de l'implant : possibilité de
suivre une conversation en liste ouverte sans l'aide de la lecture labiale
pour près de 80% des enfants.
Production de la parole
Les capacités de production vocale se développent en fonction
de la durée d'expérience de l'implant. Le développement
des capacités perceptives et productives de la parole chez l'enfant
pré-lingual implanté traduit la mise en fonction d'une
boucle audio-phonatoire ("j'entends, donc je parle").
Langage
L’évaluation du langage permet de déterminer les
modalités de la mise en fonction de la boucle audio phonatoire.
De nombreux tests sont disponibles en fonction de l’âge de
l’enfant, des aptitudes à tester et sous réserve
de leur validité chez l’enfant sourd.
Les résultats ont montré que l’apprentissage du langage était
identique, mais décalé dans le temps par rapport à l’apprentissage
de l’enfant normo entendant.
Facteurs prédictifs
Les bénéfices de l'implantation cochléaire pédiatrique
ne doivent pas masquer les variations individuelles. Ces variations dépendent
de nombreux facteurs souvent intriqués les uns aux autres pour
un même enfant. Parmi ces facteurs on retiendra:
-
L’âge d’implantation : la précocité de
l’implantation cochléaire de l'enfant prélingual
est l'un des facteurs prédictifs majeurs vis à vis
des bénéfices perceptifs, expressifs et
langagiers. Ce constat doit inciter à une politique
de dépistage néonatal
afin de permettre une prise en charge de la surdité la
plus précoce
possible. Toutefois, ces résultats ne doivent
pas conduire à contre-indiquer
des implantations plus tardives. Des enfants âgés
de plus de 8 ans au moment de l’implantation peuvent
espérer obtenir
des performances en liste ouverte. Pour atteindre cet
objectif, une surdité progressive
responsable d'une surdité profonde récente
associée à des
capacités de reconnaissance de phrases en liste
ouvertes en pré-implantation
seront des facteurs prédictifs positifs.
- Caractère acquis ou congénital de la surdité :
les différences de performances entre les enfants sourds prélinguaux
acquis et congénitaux ne sont pas significatives
avec le temps.
- Mode de réhabilitation : Il s’agit d’un des sujets
de controverse persistant vis à vis de la prise
en charge de l’enfant
prélingual implanté. L’un des buts
de l’implantation
cochléaire est de permettre à l’enfant
sourd prélingual
de communiquer avec la parole et en cela la réhabilitation
oraliste semble la plus adéquate. Toutefois,
il apparaît essentiel
de promouvoir la communication chez l'enfant implanté.
Le fait de connaître la langue des signes peut
permettre à l'enfant
de comprendre les informations selon ses compétences
et de communiquer, avant de pouvoir pleinement utiliser
son implant.
-
Surdité sévère et progressive : l'implantation
cochléaire
est indiquée pour toute surdité profonde
bilatérale
tirant un bénéfice "insuffisant" de
l'appareillage auditif, c'est à dire, une
intelligibilité inférieure à 30%
lors de tests en listes ouvertes. Une extension des
indications vers les enfants sourds sévères
présentant une intelligibilité entre
30 et 50% est en cours de validation.
- Handicaps associés : l'élargissement
des indications de l'implantation cochléaire depuis 1989 amène
les équipes
à envisager l'implantation d'enfants
présentant
un ou des handicaps associés à la
surdité. Les plus fréquents
sont les troubles de la vision et les déficits
intellectuels. Les résultats perceptifs
de ces enfants multi-handicapés
sont en moyenne inférieurs à ceux
d'autres enfants. Néanmoins,
ces performances même minimes peuvent changer
positivement la vie familiale. Pour y parvenir,
l'aide, l'attente réaliste et éclairée
des parents sont des facteurs indispensables.